Par la fenêtre
Ces paysages sont-ils des paysages de hasard ?
Est-ce que je vois ce que je vois ?
Le ciel déchiqueté par une incohérence de toits terrasses soulève – enfin devrait soulever – un immense espoir malgré la multitude des antennes (Il n’y a pas de paraboles à cette époque-là).
En fait je crois qu’il sème le doute – mais c’est dans la façon de voir –
En bas on distingue mal à cause du double vitrage (le triple vitrage n’existe pas à cette époque-là)
Le jour point – le crépuscule vacille – au choix – et tout un peuple d’affamés de tout et qui n’accepte rien non plus s’égaie dans la nature – enfin, dans la capitale –
Hervé
1- Cadre blanc brillant coupé en deux verticalement. Trois lignes grises, légèrement en biais, sur lesquelles s’alignent 23 hirondelles, comme des notes sur une portée. La moitié du poteau de ciment visible à droite. Dans le bas, un grand rectangle jaune, ondulant, soyeux, chaud. Le rouge d’un tracteur à peine visible entre le bleu du ciel et cette étendue ocre.
2- Le toit que j’aperçois est humide et gris. Un bout de fenêtre illuminé, seule tâche chatoyante dans cet espace terne. Ciel déjà sombre dans lequel se perdent les limites du toit de zinc. Une fumée oblique trace une traînée dans l’angle droit supérieur. Je me perds dans cet espace, en attente de l’apparition des étoiles.
3- Le grand cadre d’alu est entièrement empli de crépis décrépi. Ca et là, des tâches ocre révèlent la présence de briques en support. Au centre, une boursouflure, là où le crépis est décollé du mur, prêt à tomber. Et puis quelques lettres violacées, illisibles car délavées, et un filet de verdure, tige de lierre qui apparaît derrière le tuyau de gouttière que j’aperçois le long du bord gauche de la fenêtre.
4- Dents étincelantes sur bleu d’azur. Mes yeux soutiennent à peine l’intensité de ce blanc. La laideur de deux pylônes aux deux angles opposés, reliés entre eux par de sombres câbles desquels pendent deux télésièges vides. Obliques car giflés par le vent.
5- Moitié de maison et un bout de grange. Les volets bleu criard et vulgaire, renvoient mon regard vers le petit moulin dressé au milieu du carré de pelouse, lui aussi au toit d’un même bleu. Que les douces pierres du mur de grange réconfortent mes yeux, que leur ton chaud issu du terroir, me semble un baume. J’ai l’impression de sentir leur odeur, de pouvoir les toucher, d’aimer leur texture.
Colette
FENÊTRES.
Le grain du ciment, empilage jointé, mousse accrochée sans suite, défoncé, vu l’intérieur, le gris du grain du parpaing, aperçus chemins luisants, abandonnées traces nocturnes iridescentes, céphalopodes en vadrouille.
Le poirier du vent, les feuilles frémissantes, les petites poires, nom d’oublis, les ouvriers dès l’arrêt du car, descendent, remontent; provisions consommables, l’instant du partage aperçu, premières marches du car, lourd, industriel, bruit, fumée, moteur puissant, descendre – remonter, prochain arrêt : Primelles.
La rue. Feuilles de la glycine, sève puisée, grimper en haut de la grille. Salon de coiffure, mots d’accueil, à l’ouverture de la porte ou porte déjà ouverte, saisons, gestes répétés, le soufflage des cheveux au sol comme on souffle les feuilles de l’automne, la scène cheveux. Voitures remontent la rue, viser la porte médiévale, passer dessous.
Après la nuit, dormir seul, baie, hauteur, les toits plats, le vent, l’antenne qui tremble, les nuages qui virent, couleurs assombries, vols d’oiseaux noirs, averse rapide. Parcours de l’humide, ruissellement. La vitre salie de poussière. Pluie, en pleurs séparés, assourdis par la vitre. Les ondes magnétiques, téléphoniques
Invisibilité et pourtant l’importance. Peut-être qu’aujourd’hui…
Vols d’oiseaux clairs.
La barrière et le sable, le chemin… Une robe habillée en maillot de bains : une pièce ou deux ?
L’ouïe s’accorde la vague, pliure à l’horizon, une page d’eau, une page d’air. Relire l’azur, miroir et miniatures colorés, voiles traversantes, rapidité.
Sauts portés sous le vent, corps athlétiques combinés, corps allongés, décor, alliance du rythmé et du calme.
L’absence soulevée, vigilance, un coude ensablé, les lunettes ajustées, le son de la voix établit la présence. Appels, le prénom.
L’air chaud du sol, dans la cour, les cales, le son du bois, d’abord le parquet, coups frappés au maillet. Premières glissades et l’odeur de paraffine, râpée au couteau. Je suis le fils, j’ai le droit.
Les montants colorés, vitrés, la fête, le bal : Tango, valse, paso-doble. Le twist arrive pour nous. Séparation des corps.
L’entrée avec la caisse, le tampon encré au poignet, cachet rouge ou noir (le lendemain), souffler sur l’encre fraîche avec l’haleine chaude, reproduire le motif, un autre poignet, à nu, transmission économique. Personne n’est dupe, allez, passe !
La forge, premier tournant de la route, piétons, sonne déjà. Nous marchons, pas rapides, plusieurs sacoches en cuir dur sanglées sur les dos. Le rouge du fer est connu, martèlement sur l’enclume, socle à reprendre, odeurs, le jeudi, la corne brûlée, le spectacle, un cheval lourd, docile, attaché, fer brûlant trempé, chiiii ! Le contact avec la corne du sabot, les clous retournés pour bloquer le fer, le marteau plus léger. Les champs et le froid qui s’élance pour nous frôler – boutonnés, cache-nez, bonnets, nous risquons les yeux et le nez parfois. Passer les vignes, l’ancienne gare du tacot sans et avec le château d’eau, la courte montée puis nous voyons l’autre village, les bruits des grands de la grande école, déjà arrivés. Nous continuons.
Les oies, les canards, le jar agressif, passer, aller à la pompe, pas d’eau courante à la maison, pêcher les poissons chats de la mare, tirer fort en arrière, les assommer en les tapant dur sur la route dans l’élan du fil, rires. Le mouron en surface.
Silence, une cour pierreuse, silence, un parking, la boulangerie est fermée, l’épicerie – bar – restaurant a tenu dix ans de plus, fermé. Un grand bâtiment vide, construit pour agrandir, six chambres
au -dessus et une grande salle à manger dessous, bar, épicerie, bureau de tabac, journaux, hôtel, restaurant puis rien. Silence.
Un match de rugby, première télévision du village, rendez-vous sportif au café, la télé dans l’étroite cuisine est visible depuis la salle du bar, porte ouverte ou rideau tiré, juste en face. Deux rangées de chaises, des verres et du vin, éparpillés sur des tables, de la bière aussi, saisons, Roger Couderc lance les mots à l’assaut des actions, commentaire, ils suivent, casquettes en tête, mégot aux lèvres. Quelques noms redits, Patenet, Surget, Patin, Levrault, Barbier, Couraudon, Garcioux. Portes fermées, fenêtres – volets, pierres closes. L’ouche herbeuse, sans partie de football, un bras cassé, grève des enseignants en 1968.
Une maison neuve, quelques ordinateurs reliés à la toile, la nuit, les lumières disent les présences. Revenir.
DO
Gravillons
Un pas après l’autre, combien de graviers sont écrasés à chaque pas ? Au bruit du crissement sous la chaussure, ils doivent être nombreux. Du moment où le talon heurte le sol, combien sont touchés par le bout de la semelle ? dix, déjà ?
Platement, le reste de la chaussure s’abattra et aplatira une masse instable de, peut-être, une centaine de gravillons. Lorsque le pas se terminera, l’avant de la semelle s’appuiera à son tour sur ces petites formes tantôt carrées, tantôt rondes, anarchiquement taillées.
Combien à nouveau, de ces petits cailloux, seront foulés, envoyés plus loin par l’énergie du pas pressée p ar cette envie d’avancer ?
Et combien de pieds fouleront ces mêmes graviers ?
Valérie
L’herbe couchée
La marche dans la forêt
Lisant
L’herbe allongée
Disant
Plate
Le soleil brûlant
Lire avec l’Autre
Le texte
L’écoute insolente et patiente.
Courir à la nuit,
La lumière du café allumée
Donne des éclats de rire aux adultes.
À distance, oubliés,
Se chercher de noir,
Proche du bois coupé
L’odeur
Piles, stères,
Mots.
L’été – tirant d’eau poissoneux,
Crépuscule d’arbres,
Quitter le repas
Vacances palpitantes
Je vais au pont
Sept jours suspendus
Réussir approcher
Effleurer un oiseau de nuit
Une aile oubliée
Un coton accordé – puissances douces
Aimer le clair – surpris
L’eau vive – l’envie
Leurs images imprimées
Au début du livre
Pages assemblées avec l’autre papier
Photos – portraits d’auteur
Grasset – Écrivains d’aujourd’hui
1940 –1960, Duras, Beckett ;
L’infini de la lecture
Geste
Immédiatement
Chroniques au stylo-bille
Mange – pages
J’ouvre la ligne intérieure !
J’écris !
DO
Nono et Nini
C’est poussière et toiles d’araignées. Vitres opaques. La maison à Nono est encore plus crasseuse à l’intérieur, disent les mauvaises langues. Mais personne n’y entre jamais. Ne pas s’arrêter. Ne pas avoir l’air de zyeuter. Nono est peut-être derrière sa fenêtre aveuglée à épier au-dehors sans qu’on le distingue. Un chat saute sur le rebord de la fenêtre.
La petite maison aux volets bleus est aspirée par les fleurs et les couleurs : corbeilles d’argent au bord de la rue, monnaies du pape, amours en cage, et au ras des murs, cosmos et lavatères qui vont, justement, à la va-comme-je-te-pousse, petit pommier aussi, qui ne semble pas vouloir grandir et dissimule la fenêtre de la cuisine où peut-être la mère Nini prépare son civet de lièvre. Ca sent le civet, non ? Sentir sans rien dire. Passer comme si de rien n’était.
Maison toujours fermée, à gauche. Pourtant elle est habitée. Quatre paires de volets toujours clos. Peut-être les volets sont-ils ouverts de l’autre côté ? Vers le sud. Au grand soleil.
Le grand séchoir à maïs est vide. Il attend patiemment l’automne. On a construit un nouveau silo juste à côté. Au-dessus du grand hangar en tôle grise, une sorte de clocher fait ressembler la construction à une église. Bientôt le silo restera vide.
Paysage cent fois vu, au loin, sur le petit horizon comme en crée partout la Beauce, avec le mythique marronnier solitaire timbré sur le ciel monochrome. Cette année justement, il arbore fièrement ses ramures au-dessus des maïs presque mûrs, l’an passé c’était au soleil des tournesols qu’il faisait miroiter ses feuillages. Y mène une petite route goudronnée, ruban clair entre deux grands champs prolifiques. Juste avant l’arbre, la route bifurque à gauche et se perd comme une pointe fichée dans le petit horizon. Là-bas, derrière, l’autoroute et ses camions processionnaires qui descendent et remontent de l’ombre au soleil, du soleil à l’ombre. Un gros camion klaxonne au passage. Le marronnier ne répond pas.
Jacques
Figures brèves
Le lavoir au creux de la vallée, oublié à cette heure, semble soupirer d’aise dans l’ombre des grands arbres. L’eau du grand bassin frissonne à peine pourtant elle circule de la fontaine au ruisseau qui s’évade entre les taillis derrière les murs moussus.
L’enfilade de rues sous le soleil de Juin, les trottoirs infinis qui bifurquent, s’élargissent, se resserrent soudain. Les maison hautes et tristes qui piègent le regard. Les pas s’affolent, butent sur les margelles, dérapent sur les pavés trop ronds. Les bruits de la ville résonnent dans l’air sec qui ignore le parfum des rosiers en fleurs qui s’échappent des jardins clos de murs de pierres grises.
La grille est lourde à pousser. Parfois elle reste ouverte sur ce monde ordonné en quartiers séparés d’allées de sable clair. Les vivants s’y avancent lentement à pas comptés comme envieux de l’immobilité de ceux qui attendent là. Les fleurs fraîches coincées dans les lourds vases sombres égaient ce silence sans y croire.
Catherine
Collection inachevée
Le feu s’éteint doucement. Annonce de la fin de soirée. Personne ne remettra les deux derniers bouts de bois restés dans le panier usé. Ils seront recouverts par d’autres le lendemain. Sur chaque pot en grés, posés sur le rebord de la cheminé, une étiquette dorée. Collection inachevée. La télévision bruyante fixe les attentions. Les mouvements de la sœur qui ne supportent pas longtemps d’être dans la même pièce que la mère. Tourner le dos vers la télévision. Sentir la chaleur du feu que sur un côté du corps. Le père se tient de biais dans le canapé, fatigué d’une journée à l’usine. Une parole intrusive de la mère et la sœur quitte subitement le fauteuil. Eclat dans la porte fenêtre. Bruit de pas fuyant dans l’escalier. Porte qui claque. Des paroles qui montent. La petite sœur replie ses genoux sous son menton, la mère ramasse les éclats de verre. Intensité du feu qui diminue.
Téléphone en cas d’urgence
Le téléphone inutile pour lui fixé au mur. En cas d’urgence, bouton rouge. Pour ceux qui peuvent le saisir. Indécent ce téléphone pour ce grand-père immobile, paralysé, vieilli en une nuit, diminué au point de ne même pas faire de plis sur ce lit. Le fil blanc de l’appareil pend dans le vide, sur fond de mur terne. Quand le lit s’élève, le fil touche le rebord du lit jusqu’à se poser à hauteur de l’oreiller. Les yeux inquiets, la contraction irréversible de son visage, le grand-père ne s’en rend pas compte.
La vieille fontaine
La vieille fontaine sur le chemin de l’école. C’est plus fort que nous, on la touche, on la contourne, on prend appui dessus pour sauter. On exerce une pression sur la pompe deux ou trois fois de suite et on court pour ne pas se faire éclabousser. Et on revient, en sautillant. La peinture verte, d’une autre époque. Elle paraît bleue dans les fentes. Tête penchée pour essayer de boire. Les yeux fixés vers le goudron déformé. Juste à côté, la porte du cimetière. C’est pratique pour remplir le petit arrosoir mis à disposition. Il faut écarter les jambes sinon on se mouille les pieds.
Audrey
Trois scènes.
La maison décorée attendait le nouvel an. Le gui avait été cueilli dans les rires des enfants. Les guirlandes s’éteignent, le glas obscurcit les jours à venir. Les pas s’alourdissent, les bras enlacent les épaules pour partager le poids de l’absence, les équilibres se perdent. Refus de l’évidence. Premier tremblement de cœur.
La petite fille court sur le chemin, elle va se jeter dans les bras de sa mère, elle a renversé un encrier sur son tablier. Son monde s’est écroulé.
Encore encombrée de cartons, l’entrée se vide peu à peu. Le camion de déménagement attend sur le trottoir. L’homme surveille jalousement le chargement de son piano. La femme repose lentement un livre sur une étagère du bureau commun déserté. Frottements des meubles qu’on déplace, chocs des choses qui se heurtent accidentellement. Crissements des baskets sur le parquet. Fin d’une histoire.
N.
Un vélo blanc d’enfant mais sans roulette
Un vélo blanc avec lequel mon père m’a appris à faire du vélo sur un chemin à la lisière d’un bois
Un vélo blanc à coté du vélo de mon père sur les routes de la campagne normande
Un vélo blanc pour acheter des bonbons à la boulangerie
Un vélo blanc pour me griser de mes premières libertés
Un vélo bleu à vitesses et double plateau acheté avec mon père
Un vélo bleu tiré par la mobylette de ma meilleure amie
Un vélo bleu pour partager des fous rires sur le trajet du lycée
Un vélo bleu pour me retrouver lors de ballades solitaires dans la nature
Un vélo bleu libérateur du poids de l’adolescence
Un vélo noir avec un panier pour mettre mon sac à main
Un vélo noir à toute vitesse sur les trottoirs des sens interdits
Un vélo noir pour faire sécher mes cheveux dans le vent
Un vélo noir pour me ressourcer le long de la Loire
Un vélo noir pour renouer avec les bonheurs du vélo blanc
Muriel
Souvenirs d’enfance
Trouville
Bord de mer sans boussole
Plage mouvante – cris d’enfants
Soleil dans le dos tu marches sur ton ombre
Tous se bousculent et vont
Viennent et vont
Où ?
Coeuilly
L’armoire a vomi son silence
Petite fille aux yeux curieux qui donc tient sa main ?
Une enveloppe jaunie, ruban de coton effiloché rose fané
L’origine de son monde — monde perdu et retrouvé
Nouvelles traces impriment son présent
Bourdonnements dans les tympans
Elle est d’ailleurs…
Françoise
Escalier qui n’en finit pas de descendre
Descendre dans le gouffre
Gouffre de peurs, gouffre de solitude
Chaleur suffocante des entrailles du métro
Parfois assise, parfois debout
Toujours serrée, promiscuitée
Regard sur les passagers du wagon
Regard sur les abandonnés de la station
Tous si prés, si loin de moi
Automate qui court
Enchevêtrement de couloirs, d’escalators
Succession de silences et de bruits
Carrelage blanc strié de publicités multicolores
Plus de repère dans ce terrier
Boutiques échappatoires le long d’un couloir
Chaleur, musique
Paroles, sourires
Sas de décompression dans cette traversée souterraine
Respiration vitale
Remontée à la surface
Chaque marche me réoxygène
Le souffle du vent sur ma peau
Le froid ou la chaleur selon les saisons
Détendent mon corps et mon cœur
M’ouvrent au monde des vivants
Muriel
Marteau
Le marteau se connaît-il lui-même, sait-il qu’il ne sait pas ?
Le marteau est espiègle, il se cache souvent.
Le marteau est indélicat, il cogne le seul jour où vous aviez l’occasion de faire la grasse matinée.
Le peuple des clous ressent-il la douleur ?
Le marteau sait vulgariser, sans vergogne. Le pouce est sa cible de prédilection, pour vous sensibiliser à la campagne de protestation du peuple des clous. Il se venge pour eux, complice paradoxal.
Il faudrait organiser une controverse et établir avec raison si le marteau a une conscience, une âme, quelque chose de l’ordre de l’esprit – et engager des pourparlers.
Hervé
La machine à coudre
La Singer de 1900. Un corps en métal doux et frais, noir brillant avec des arabesques dorées. Peu écaillée la peinture. Le mouvement régulier de la pédale actionne la courroie en cuir blond et le cliquetis de l’aiguille. Organdi des robes de jeunes filles, satin des doublures, cachemire des ensembles, les histoires racontées dans les ateliers de couture l’accompagnent. Plus tard, grise, mais pas encore le corps en plastique, il faut brancher le cordon terminé par une prise en bakélite marron, moche. Cadeau utile à la bonne ménagère comme l’autocuiseur et le fer à repasser. On peut habiller les enfants à moindre frais en retaillant dans les vêtements démodés des adultes . Années 60, plus légère, lumière intégrée, pratique, vous pouvez la retourner et la ranger dans le capot qui sert aussi de coffre. Idéal pour le travail à façon à domicile. Celle de ma mère, pratique ; toujours utilisable, mais plus personne ne coud !
N
Cassettes
Vider cette trop lourde caisse en carton. Caisse qui a contenu un de ces énormes téléviseurs couleurs qu’on faisait encore il y a cinq ans. Pas assez plat le téléviseur. Déchet devenu. Toute une histoire dans ce carton utile empli au fil des années sans jamais bouger. Films en bobines de 8mm, super 8, muet et sonore, souvenirs de famille, et même l’objet rare, le film Polaroïd tourné au salon de l’image il y a longtemps. Prototype mort né d’un film qui se développe tout seul. Les souvenirs de famille ont déjà migré sur d’autres bobines, magnétiques, celles-là, des cassettes et qui ont malgré tout perdu leurs couleurs, avant de migrer encore sur un DVD, un disque dur, une mémoire de masse, une clé USB et tout ce qu’il reste à inventer dont on ne sait rien encore. Surtout ces vidéos pas visionnées depuis longtemps car tournées dans des formats qui ne se lisent plus, sauf à reconstituer un parc technique à la source des brocantes et autres vide-greniers : UMatic, Bétamax, VHS C, S-VHS, 8, HI-8, DV. Obsolescence continue de la cassette pour une vie révolue, parfois résolue, qui s’y cache maintenant. Un trésor. L’archéologie domestique a de l’avenir pour faire ressurgir ces fictions sauvagement tournées sur de vieux parents décédés, entre copains, certains sont morts, certains vous ont tourné le dos, de certains autres vous ne savez pas ce qu’ils sont devenus. Des fêtes de village. Du théâtre. Des jeux d’enfants. Des créations et des captations. Tout ça dans des boîtes de différentes tailles amoureusement étiquetées avec la plus belle écriture et un gros crayon feutre, toujours la même couleur violette pendant la durée de vie de ce crayon feutre, dans les années 80, du Blanco ici sur cette boîte, c’est original d’écrire avec un crayon conçu pour effacer. Par différence, on peut même y trouver les films qu’on n’a plus, ceux qu’on a perdus, ceux qu’on a prêtés et qui jamais ne nous ont été rendus et qui peut-être ont fait le voyage de la déchetterie alors qu’ils auraient pu se trouver dans cette déjà si lourde caisse en carton. Ne pas les voir, mais les avoir. Savoir qu’on les a. Espérer les revoir un jour tout simplement parce qu’on peut les tenir dans la main. Deux petites bobines soigneusement emprisonnées dans leur cassette en plastique. Des trésors dont la valeur est augmentée par l’absence. Une vie entière qui tient sur cette bande fragile sur laquelle il ne faut jamais mettre les doigts. Ne pas mettre les doigts sur la bande.
Jacques
La cuvette
On pourrait croire avec son diminutif « ette » qu’il s’agit d’une petite cuve – cuve, cuvier, cuve à vin. Il n’en est rien. La cuvette a une identité et une fonction qui lui sont propres.
En tôle émaillée avec ses deux anses bien préhensibles, elle était destinée à contenir de grandes quantités d’eau. Autant que les femmes pouvaient en verser, sachant qu’ensuite elles auraient à déplacer la cuvette et son contenu pour le vider.
Dans la cuvette remplie de l’eau que l’on avait au préalable fait chauffer dans de grandes bouilloires au coin de la cheminée ou sur la cuisinière à bois, on mettait à tremper le linge. On le laverait plus tard au lavoir.
La cuvette émaillée avait un autre usage tout aussi hygiénique : le bain de pieds. L’eau en général y était à une température suffisamment élevée pour que le bain se prolonge le temps nécessaire à l’apaisement des douleurs – ongles incarnés, cors, etc.…. Dans ce liquide très chaud, on avait pris soin de verser une poignée de gros sel, dont la vertu reste un mystère.
Ce bain de pieds était le plus souvent préparé par les femmes pour les hommes fatigués de leur journée de travail.
Dès l’apparition du plastique, la cuvette change de forme et de nature. Ses couleurs varient en fonction des modes. Sa dimension est variable, de 20 à 50cm de diamètre. Quelle que soit sa taille, elle reste légère.
Les anses ont disparu, elles sont remplacées par des rebords arrondis. Moins facile à saisir à priori, on peut la prendre partout. Mieux encore, les cuvettes ainsi s’empilent facilement les une dans les autres. Chaque foyer peut en posséder jusqu’à 10.
La cuvette dont l’enfant nauséeux se souvient est celle qui l’accompagne dans tous les trajets un peu longs en voiture ou celle que les parents lui apportent précipitamment dans la nuit quand il a ingurgité trop de chocolats la veille.
La cuvette de plus grande envergure sert à faire tremper les plantes vertes une fois par semaine, un peu plus en période estivale.
Roses, rouges, vertes ou bleues, elles forment des réservoirs efficaces dans les maisons où les toitures défaillantes laissent passer les gouttes. Il faut dans ce cas être observateur et prévoyant pour placer chacune au bon endroit.
La cuvette de dimension moyenne est facilement mise dehors : l’eau qu’elle contient servira aussi bien au chien qui a soif qu’au bébé qui barbote.
La cuvette, comme on le voit, offre de nombreuses possibilités : ni fragile, ni précieuse elle ne requiert aucune habileté particulière pour être utilisée au gré des besoins ou de l’imagination de chacun.
PS : on donne aussi le nom de « cuvette » au siège du cabinet d’aisances mais ce n’est pas ici notre propos.
Marie-Claire
Transistor
L’allumer. L’éteindre.
Le poser. L’atteindre.
Le regarder, l’écouter assis, allongé, un banc, l’herbe d’une prairie fauchée; blanche et rouge, la coque. Le tenir par la poignée escamotable, nervurée. Premières rayures, plastique tendre puis salissures, traces d’usage, aux endroits habituels, tourner, on/off. Premières chutes, frayeurs, ça continuait, résistance aux chocs affirmée.
Commencer par un T et finir par un T (une antenne sur le côté, télescopique) tran – transistor, transformer le silence en son, tran – deux antennes, deux T, une pour commencer par la musique ronflante des tambours : Tran, Tran, s’étouffer dans un sifflement de langue : ziss, ziss et finit par avoir… Tor. Quelle invention !
Le passer d’une oreille à l’autre. Le balancer à bout de bras, aérer le son, voyager le son, Salut les Copains, vertical sur le porte-bagage – maintenu par le tendeur. Partir à vélo !
Le mot est arrivé, premier, avant le son. Un cadeau nocturne par une nuit spécifique. Il fallut allumer la lumière pour que je vois l’objet, alors seulement le mot fut prononcé. Ce qui était fixe devenait ainsi mobile. Je répétai le mot : transistor. Deux piles, marche – arrêt et un bouton pour déplacer un carré blanc, repères, le son de la radio, sans fil. Un transistor.
DO
Clair et net
Imagine un peu…on les vire tous… tous… on garde personne…c’est simple…y en a pas un pour racheter l’autre…tous pareils… c’est pas compliqué… on les balance on les dégage et ceux qui veulent pas se tirer tout seuls on leur fout une corde au cou avec une grosse pierre et on les balance dans la Loire…du haut du pont…c’est clair et net … c’est pas compliqué…la gueule sur la pile du pont et schloup au revoir…je sais pas par qui on commence mais ça n’a pas d’importance parce que c’est tous les mêmes… c’est clair…on les aura tous… t’en prends un t’en prends un autre t’en prends un pour taper sur l’autre c’est bonnet blanc et blanc bonnet…tous responsables et tous coupables…allez… faut en zigouiller un ou deux pour l’exemple après tu verras les autres seront doux comme des agneaux…il suffira de leur dire où ils doivent faire et hop le tour sera joué et si y en a qui jouent pas le jeu c’est pas compliqué on les zigouille on les crève on en fait de la chair à pâté même s’ils sont même pas bons à donner à des cochons…et toi tu la ramènes pas…je comprends pas pourquoi tu te fais encore l’avocat du diable… je te dis que c’est tous les mêmes et qu’il faut s’en débarrasser alors on pourra créer un monde nouveau…tu veux pas créer un monde nouveau toi…on efface tout et on recommence on reprend tout sur des bonnes bases… du passé faisons table rase…t’as pas l’air convaincu je croyais que t’étais un copain c’est clair et net que t’es pas un copain tu vaux pas mieux qu’eux fais gaffe un jour tu vas tomber sur un os y en a qui sont méchants ça pourrait bien te retomber sur la gueule d’être une couille molle moi je te le dis allez .
Jacques
ça m’saoûle.
Pourquoi ça m’saoûle ? Ben oui, qu’est ce qui t’saoûle tant qu’ça ? T’as qu’ces mots là à la bouche. Hein, dis-le, qu’est c’qui t’saoûle ? Dis-le !
Ca m’saoûle, ça m’saoûle c’est tout. Tout ça, toute cette vie là, tous ces trucs qu’on m’demande de faire et qu’j’aime pas faire. Me lever l’matin pour aller au bahut, ça m’saoûle. Ecouter les profs, scotché sur une chaise, ça m’saoûle, CA ME SAOÛLE ! Voilà, j’l’ai dit ! C’est clair ?
Non, j’comprends pas pourquoi ça t’saoûle tant qu’ça. J’sais pas moi, c’est quand même sympa d’aller au lycée, avec les copains, d’apprendre des trucs pour devenir quelqu’un. J’vois pas pourquoi ça t’saoûle tant qu’ça. Ca d’vrait pas. Faut pas qu’ça t’saoûle.
Ah ouais ? Vraiment ? Pourtant c’est saoûlant.
Colette
Je voudrais bien voir ça !
Qu’est-ce que tu voudrais ? Est-ce qu’elle sait seulement ce qu’elle veut ? T’as vu… Elle voudrait… Oui, ça lui est venu comme ça… elle l’a dit… voir ça… Tu l’as dit d’un seul coup… une seule fois… tu voudrais… Non, elle a dit Je… Oui, c’est cela… Ce qu’elle a dit… c’est Je voudrais… Est-ce que tu te souviens de sa suite ? Non, demande-lui ce qu’elle a bien pu dire après je voudrais… Elle a dit Bien… Oui, mais après bien… Elle a ajouté… voir ça… Non, elle ne l’a pas ajouté, c’est venu d’un seul coup… c’est ça, une seule fois… un seul bloc, elle l’a dit comme ça devant nous… Alors, tu le dis ce qu’elle a dit… Non, je le répète, c’est elle qui le dit la première fois… Alors cesse de faire attendre et dis le… Je le répète… Elle a dit… JE VOUDRAIS BIEN VOIR CA ! C’était donc une volonté… Oui, c’est ce qu’elle exprimait… une volonté forte ou atténuée? Une volonté forte, coléreuse… voudrais bien avec un Je accentué… un JE qui dit tout ce qu’il y a à dire… d’un seul coup, d’un seul… c’est qui ce JE… bien évidemment c’est ELLE… regarde la maintenant comme elle sourit… Elle nous a embrouillé et nous ne savons toujours pas ce qu’elle veut dire… Oui, c’est ce ça qui nous embête… ça, pas sa valise, son manteau déchiré ou un foulard oublié… Non, ça, tout seul, à la fin… c’est ça, le ça de ça ressemble à ça… Oui, mais on ne sait pas… Non, c’est ça… Ce que l’on ne voit pas, ce qu’elle nous cache avec son ça… c’est exactement ça qu’elle nous cache… le ça… Oui, ce ça de la fin… quelle fin ? La fin de sa phrase… ce qu’elle mange… qui finit par ça… Alors c’est quoi ce ça ? Comment l’a-t-elle dit ? Elle a dit : Je voudrais bien voir ça ! Mais on n’y voit rien… On ne voit exactement rien avec ça… ça ne veut rien dire… Je voudrais bien voir ça… Tout seul, ça ne ressemble pas à quelque chose… ça désigne ça, mais ce n’est pas précis… C’est ça… ça, c’est ça et rien d’autre… Il faut retourner au début… mais nous sommes trop loin maintenant… Alors nous ne saurons pas, nous ne saurons rien… juste ce qu’elle a dit… un écho peut être… nous ne pourrons pas l’aider… certes non… Nous ne pourrons rien faire de ça… Est-ce que tu saurais le redire encore une fois… Non, je ne pourrais pas me souvenir… Nous allons l’oublier… certainement, c’est le mieux… oublions-le… oublions la… Faisons comme si nous n’avions rien entendu… comme si nous n’avions rien vu… Ah oui, Je voudrais bien voir ça !
DO
Et en même temps…
- Et alors en même temps je me demande…
- Quoi, qu’est ce que tu te demandes ?
- Je me demande si je ne devrais pas…
- Si tu ne devrais pas quoi ?
- Partir… et en même temps
- Pourquoi partir ?
- Partir, quitter Bernard pour quelque temps… Et en même temps ?
- En même temps quoi ?
- En même temps, j’ai peur que ce soit définitif…
- Que tu te sépares de Bernard définitivement ?
- En même temps je suis sûre que non.
- C’est nouveau cette décision de partir que tu es en train de prendre ?
- Oui, et en même temps ça fait longtemps que j’y pense, que j’imagine comment je pourrais vivre autrement, sans avoir de compte à rendre…
- Actuellement tu penses que tu as des comptes à rendre à Bernard?
- Oui, et en même temps pas vraiment…
- Bonjour, je ne fais que passer, faites comme si je n’étais pas là, je prends ce plan, je retourne à mon atelier… Au revoir
- Au revoir Bernard… Il est plutôt drôle ton Bernard, c’est clair !
N.
Maman dans le train
-« Que c’est confortable, je n’aurais jamais cru. C’est silencieux. ». Elle prend appui sur la petite table devant elle pour se lever à demi et regarder autour de son siège. « Il n’y a pas d’enfant. Voilà pourquoi c’est si calme. » Puis : « je suis toute exaltée à l’idée de ce voyage sans ton père. Huit jours sans lui, est-ce que je réussirai à tenir ? Que fait-il d’ailleurs en ce moment ? … Tu t’en fiches … tu ne t’inquiètes pas pour ton mari ? … Qu’est-ce que j’apprécie les voyages en train … nous pouvons discuter paisiblement sans les tracasseries de la conduite ».
Le paysage défile, grands traits de couleurs qui s’assombrissent. Puis tout devient noir au –dehors. Les lumières automatiques s’allument dans les wagons, c’est alors que les traits de son visage apparaissent tels qu’ils sont.
« Je n’aime pas les lumières blafardes du train, elles ne sont pas à mon avantage… Depuis quelques mois, j’ai ci sur ma joue gauche la peau qui se ride plus qu’à droite. Regarde bien, ma peau se flétrit et s’abaisse, ce n’est pas inesthétique cependant pour l’image que j’ai de moi cette peau flétrie ne me convient pas… Mes rides autour des yeux, mes « pattes d’oie », je les ai depuis mes 30 ans, quand toi et ta sœur êtes nées. Alors, je les trouve belles. Les rides autour de ma bouche, je les ai à rire avec ton père. Alors, je les aime… Pourquoi cette pommette tombe-t-elle ? …
Ta sœur nous attend bien à la sortie du train ? … Nous rions boire un verre pour fêter nos retrouvailles entre filles, avec mes filles ».
Valérie
Noir
La nuit tombe déjà. Tout en bas, la mer devient presque noire. Le chemin entre les oyats est balisé de palissades légères : un couloir. Le vent s’y engouffre en rafales presque chaudes. Quelque chose siffle très légèrement dans les dunes, derrière les palissades. On n’entend plus la mer. Là-bas, au sommet d’une dune, un peu derrière, une forme indéfinissable s’agite. La tête d’un homme ! Un sac en plastique ballotté par le vent ! Courir jusqu’à la plage ! Rebrousser chemin ! Avancer ! Reculer.
Jacques
L’hôtel
Il l’a convoquée un soir de septembre, dans cet hôtel. Immense hall de réception – sol en marbre. Un véritable échiquier ! Noir, blanc, noir, blanc… lignes en diagonales. Des éclairages puissants sont dirigés vers les espaces accueil, conciergerie et bar. Se faire annoncer, gravir l’escalier d’un pas qui se veut assuré, fouler les marches larges recouvertes d’un tapis somptueux maintenu par des barres en laiton brillant, main courante en ferronnerie d’art, travail de feuilles et de grappes.
Premier étage, décor d’un autre siècle… Un petit Versailles. Il se dit que cet hôtel était l’ancien hôtel particulier de La Du Barry. Il se dit… mais elle ne vérifiera jamais. Parquets anciens patinés, lustrés à la cire, gémissent sous ses pas. Peintures murales d’époque tout comme celles des plafonds, miroirs biseautés entre les fenêtres hautes à double vantail, captent son attention. Des lustres chandeliers en cristal à pampilles. Quelques lumières et spots discrètement encastrés soulignent personnages et scènes de campagne des tableaux aux cadres de bois sculptés dorés. Sa silhouette se reflète dans l’un des miroirs : cheveux domptés et rassemblés en chignon, tailleur chic en lainage, chemisier à lavallière, sautoir doré. Elle se sent confiante.
Des pas lourds résonnent dans la pièce mitoyenne au grand salon où elle vient d’entrer. Des pas qui font trembler le sol, puis le grincement d’une porte que l’on ouvre, mais ne voit rien bouger. Un second grincement plus aigu et de derrière un panneau de bois, Il apparait, Lui. Celui avec lequel elle a rendez-vous. Jeu des doubles portes dissimulées au regard. Il est là.
« Bonjour, je vous attendais, veuillez entrer. »
Léger pincement mais elle ne se laisse pas impressionner. Elle le précède et d’un regard circulaire découvre le même décor. Une cheminée Louis XV, galbe généreux, décor aux feuilles d’acanthe, en marbre marron veiné de beige s’impose sur l’un des murs.
« Prenez place je vous prie. »
Elle s’assoit.
Ses mains… ses bras… surtout ne pas croiser les bras… communication ouverte… buste légèrement penché en avant… montrer de l’intérêt à l’entretien… le regard… surtout ne pas oublier le regard… il doit être franc et direct.
« Je vous ai convoquée… Oh ! Plutôt invitée à venir me voir… Êtes-vous libre ? »
Elle sursaute.
« Enfin, je veux dire libre de tout engagement ? »
Elle sourit. Pour le moment Non, mais peut se rendre libre.
Elle a une idée de la raison de sa présence dans ce fauteuil… Une fuite… l’une de ses amies l’a informée. Il a demandé ses coordonnées après l’avoir longuement observé un soir de réception au Claridge… ballet des cartons d’invitation, des plateaux de coupes de champagne… organisation irréprochable… omniprésente… l’œil à tout.
« Voila, je vous ai vue récemment… »
Ça y est, c’est ça… elle voit tout à fait.
« Vous voyez Mademoiselle… »
Elle continue à voir… il va lui demander.
De sa main gauche, il lisse sa moustache en commençant sous ses narines pour ensuite enserrer sa lèvre supérieure. Elle sourit en apercevant ses boutons de manchette. Or massif à n’en pas douter… cela va avec le personnage.
« Vous voyez, je me demande… »
Elle s’impatiente mais ne le montre pas.
« Je me demande si vous seriez prête à faire un bout de chemin avec moi ? »
Il rit, se renverse sur son fauteuil de PDG, la regarde fixement.
« Mademoiselle, je vous engage à la direction de mon établissement. »
Elle éclate de rire, le provoque et lui demande s’il lui arrive souvent de faire de telles propositions sans avoir étudié LE Curriculum Vitae.
« Mademoiselle… voyez-vous… je chasse… les têtes… et la vôtre ne me semble pas trop mal faite ! Je vous connais… vous non… je sais beaucoup sur vous. »
Etrange sensation : « avoir été chassée » !…
Il prend une feuille, griffonne un chiffre de son énorme stylo plume, rajoute NET en majuscules soulignées deux fois. Il signe énergiquement. Fait virevolter la feuille, souffle sur l’encre, la repose et du bout de trois doigts, la fait pivoter afin qu’elle puisse lire ce qu’elle avait déjà deviné.
Elle reviendra par le grand escalier… bientôt…
Françoise
Dialogue
« J’ e n »entends pas ce que tu dis? »
Debout dans le couloir, il attend, immobile, toutes les portes sont fermées, le rideau sur l’entrée est plié sur le côté et laisse voir les arbres bousculés par le vent. Son visage a forci, quelques cheveux blancs au dessus des tempes brillent dans la lumière qui tombe du même lustre minable qui est là depuis qu’il s’en souvient. Son costume marron lui va bien, ses chaussures semblent neuves, elles luisent doucement au dessus du dallage usé, sa chemise un peu trop vaste rappelle qu’il a maigri depuis peu. Il reconnaît le miroir au cadre doré au dessus de la consolequ’il avait peinte voilà longtemps. En face, il regarde l’affiche sur Camille Claudel qu’il avait choisie puis faite encadrée.
« Je me souviens de cette exposition. Je n’ai pas revu les oeuvres de C Claudel depuis. C’est dommage! »
Au salon, il contemple les fauteuils de cuir qu’il ne reconnaît et n’ose pas s’asseoir.
« Je suis dans la région depuis trois semaines, je ne savais pas si je devais revenir ici, ta saluer!. Je dois y rester encore un peu … puis je regagnerai Lille… »
Finalement il s’assoit, accepte le verre posé sur le plateau de bois multicolore et sourit.
« Je ne pars pas souvent en vacances. Je ne sais pas prendre des vacances, me poser, ne rien faire quelques temps. Je n’ai jamais pris le temps de m’organiser des vacances dans un lieu à découvrir. »
Son regard se voile, se perd au delà de la fenêtre qui donne sur le ciel d’ouest embrasé.
« Tu es bien ici. Tu as réussi à t’y fair à cette maison que tu n’aimais pas, que tu voulais quitter, alors que c’est moi qui suis parti! »
Ses mains courtes, au bout de doigts mordillés, sont posées de chaque côté de ses cuisses. Cett attitude est nouvelle, pour moi, droite et calme, presque sereine de celui qui semble prêt à écouter, à partager. Il se penche lentement pour attraper son verre, sourit aimablement, boit sans hâte et raconte : « je me suis habitué à la solitude, sans toi. Je lis, je travaille beaucoup…ça remplit le temps…je ne me plains pas… Tu avais raison, j’étais seul aussi avec toi! »
Il faut allumer les lumières, le jour décline vite maintenant. Les lampes ont changé de place, se sont multipliées comme les plantes qui envahissent meubles et recoins. Il ne reconnaît plus la pièce, aisi éclairée, elle semble encombrée presque angoissante. Il a perdu son air patient. Il arrondit les épaules, plies les bras, le malais est revenu, bien vivace, presque palpble. Il termine son verre, se lève. Il a hâte de quitter ce lieu qu’il a fui depuis maintenant cinq ans.
- « Je suis content de voir que tu vas bien! Que tu t’es bien insatllée ici! »
Il regagne le couloir, ouvre la porte toujours vérouillée en maugréant comme avant que …Il se précipite dehors, il est parti.
Catherine
Au soleil
Vous voulez vous asseoir au soleil, peut être ?
J’ai fait un geste large vers la banquette rouge, je l’ai regardé, j’ai acquiescé. Le serveur nous reconnaît, nous sommes venus plusieurs fois. Il sait, nous bavardons, il y a un magnétophone posé sur la table lorsqu’il nous sert. D’un regard accompagné d’un geste de la main, relevant l’index et le majeur, comme d’habitude, il a préparé deux bières fortes et ambrées.
Et aujourd’hui, avec quelle couleur continuer ?
Je regarde par la vitre, le trottoir et la rue, la file de voitures scandée par le feu rouge à l’angle du café. On ne voit pas le feu, ce sont les voitures qui traduisent la couleur. Nous avons parlé du noir, du bleu, du rouge, le jaune, c’est une possibilité, mais curieusement je n’ai pas tellement envie de parler aujourd’hui, alors je prends mon verre pour goûter la bière fraîche, avant nous trinquons.
Il continue : Nous avons évoqué le bleu, le noir, le rouge… le vert ou le jaune ?
Ah oui ! Le vert, il y a aussi cela, cette couleur intermède mais je désigne le cendrier, d’un seul doigt, je n’ai vraiment pas envie de parler maintenant, pas encore, pas tout de suite, une rousse avec une marche très rythmée traverse, derrière la vitre, ses cheveux, je regarde le mouvement de ses cheveux, déjà, elle a disparu.
Le jaune, c’est une bonne idée.
Je regarde derrière lui, le bar et le serveur, je remarque une barbe de mi-journée; un autre jour, c’était une serveuse, souriante, peau claire et visage plein de taches de rousseur.
Il sait que je parlerai mais qu’il faut prendre le temps d’être ici, le temps de s’installer, vivre le climat du lieu oriente la pensée.
Je me prépare à lui parler du jaune de mes tableaux. Je préfère peindre mais je vais essayer de dire.
Je repose doucement mon verre sur son dessous, un atterrissage, avec autant d’application que si je posais un hélicoptère… jaune. Je suis prêt à lui parler.
Do
Bleu
- Entrez.
Rien au mur pour adoucir la couleur bleue.
- Asseyez-vous, je vous prie.
Le bureau est transparent. Quelques feuilles blanches et un écran plat que je ne vois que de dos. C’est le genre d’homme que je ne trouve pas séduisant. En s’asseyant, il fait reculer sa chaise à roulettes. En appuyant sur ses pieds, il se rapproche. Son ventre ou plutôt sa chemise blanche, ou plutôt le 7è bouton en partant du haut touche le rebord du bureau. Je ne vois pas combien il y a de boutons en partant du bas. Sa chemise est tenue dans son pantalon lui-même coincé par une ceinture. Il pose ses avant-bras et prend le stylo posé dans le sens de la longueur à la fin de la consultation précédente. Sourire aimable, professionnel.
- Avez-vous eu des difficultés ?
Le bouchon du stylo brille. Il fait claquer le petit morceau doré entre ses doigts. Il prend mon carnet que je tenais contre moi depuis la salle d’attente. Il repose le stylo dans sa position. Il suit de ses doigts ma liste élaborée depuis la dernière visite. Parcourt les mots sans relever la tête. Il reprend son stylo. Je fixe la pointe qui se pose près de mes mots sans laisser de marque.
- Ça à l’air pas mal ?
La peinture bleue a été parfaitement mise. Difficile pourtant de contourner une fenêtre ou de ne pas déborder sur les plinthes. Je ne vois pas de là où je suis les plinthes derrière lui. Mais le contour de la fenêtre est parfaitement respecté. Le blanc tranche avec le bleu.
- Qu’en pensez-vous ?… Je ne vois qu’une seule crise depuis la dernière fois.
Une sacoche est posée dans l’angle de la pièce sous le bureau, laissant dépasser le fil du téléphone.
- Qu’est ce qui fait qu’il n’y a pas eu d’autres crises cette fois-ci ?
Il tourne la page pour être sur d’être arrivé au bout de mes notes et revient d’un geste rapide sur la page précédente.
- Comment l’expliquez-vous ?
Son bouton blanc passe tantôt par dessus son bureau transparent, tantôt par dessous, en claquant légèrement. Il place mon carnet à sa droite. Se mouille l’extrémité de l’index et prend une feuille blanche.
- Vous allez mettre en parallèle deux choses.
Il hausse légèrement les épaules comme pour décontracter les plis de sa chemise.
- D’une part, ce qui peut enclencher la crise … D’autre part, ce qui va empêcher la crise.
Ses doigts effectuent des mouvements minuscules et rapides. Il ne respecte pas tellement le milieu de sa feuille. Le trait n’est pas centré.
- Et vous continuez toujours le travail précédent.
Sa main inoccupée tient la feuille blanche. Il porte une alliance aussi dorée que la partie brillante de son stylo. A deux reprises, cette main passe dans son dos pour tirer le bas de sa chemise. Le téléphone sonne rarement pendant la consultation. Je ne me souviens pas l’avoir déjà entendu.
- Respectez cela.Vous allez vous apercevoir vous-même de ce que vous mettez en place.
Il se recule et se penche vers un de ses tiroirs. Je distingue les plinthes derrière lui pendant quelques secondes. Aucun contraste dans le bleu. Bleu. Profondément bleu.
Audrey
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